Elle  
Le fil est lové en pelote. Il attend. Il attend qu’on le prenne, qu’elle le prenne pour le détendre, le tirer, le plier, qu’elle le prenne par un bout. Par le bout qui cherche une forme, une forme latente, en suspens, dans le vide d’un monde à venir. Le fil est en fer, ou en acier. La couleur, son diamètre sont ceux du désir d’œuvre, du désir à venir aussi du monde enfin découvert, dans le désir qu’elle arrive enfin dans le monde des formes qu’elle sublimera au-delà de l’envie. C’est étrange comme elle va débobiner la matière de son dessin. Comme elle va déborder de l’espace qu’elle envahit, qu’elle développe, qu’elle déploie dans le temps et dans l’image d’une réalité nouvelle.
Déjà elle n’est plus dans le moment quotidien, elle s’appuie sur son modèle en pose. Le modèle est là nu, offert comment l’amant du regard, immobile ou presque, la respiration le fait changer doucement, insensiblement de position. Elle ne voit pas, elle ne voit plus qu’on la regarde, qu’on la surprend dans son désir, comme dans l’acte d’amour les yeux ouverts, éperdus de la tension des corps, perdus dans le regard de l’autre en quête d’un plaisir infini. Elle n’est pas avec ceux qui la regardent mais avec le modèle qui pose et qui respire doucement. Mais pas seulement. Son regard est aussi dans ses mains à elle, ses mains qu’elle fait danser avec le fil qu’elle déplie, qu’elle tord, qu’elle pince, qu’elle découpe et raboute.
Le fil lourd et lent en pelote en attente de son déploiement devient dans un geste précis et rapide un tracé dans le monde dans lequel maintenant elle pénètre.
Le tracé reprend la forme de son regard sur les choses, sur son modèle. Elle joue de ses mains qu’elle détend pour combler dans un tout les figures qu’elle réunit. Si elle en vient à bout, elle dépose un ultime regard, sensuel, un baiser d’adieu en somme, sur le modèle puis sur l’œuvre qui a pris enfin forme, forme qu’elle convient de pouvoir abandonner, abandonner au regard des autres. Ses mains, ses yeux redeviennent silencieusement apaisés, reposés, cherchant un amer pour retrouver le monde quotidien, celui qu’elle a abandonné l’espace d’un moment. Elle convie alors ceux qui la regardaient faire, eux aussi immobiles et silencieux, curieux du tracé qui prenait forme. Elle repousse l’œuvre posant peut-être encore quelques regards sans inquiétude aucune, pour la dernière fois sur le modèle et sur l’œuvre ; elle joue à présent de l’ombre de son dessin sans support autre que l’air portée par une lumière lointaine. Son dessin désormais à son tour danse dans l’air et jouit de l’espace qu’il remplit. Ceux qui la scrutaient tout à l’heure cherchent dans le fil formé et aussi dans l’ombre qu’il développe des repères pour le monde découvert. Léger et vif, le fil d’acier qu’elle a tordu est devenu la représentation d’un monde qu’elle a ouvert. La couleur et le diamètre du fil enchevêtré définissent des volumes, des ombres délicates comme pour changer les aspects des choses, tout en les créant. Ce pourrait être un paradoxe si ce n’était l’instant qui avait été capté, nous qui fûmes témoins de la découverte au sens strict du tracé.    
 Sinueusement comme une courbe qui doucement se dévoile, le dessin flotte dans l’air comme happé par un autre fil invisible celui là, non pas transparent mais sans couleur, sans masse ni même matérialité. Le dessin suit la partition du rêve, une musique du monde découvert, qu’elle nous a découvert et qu’elle nous ouvre pour la suivre si nous suivons le désir. Comme elle cherche désormais à se détacher du fil qu’elle a travaillé tout à l’heure où, à l’unisson, son regard et ses mains étaient réunis intimement comme une très ancienne solution alchimique de la vision, vision qui était comprise pendant toute l’Antiquité comme une effluve sortant des yeux venant s’unir au voile infinitésimal détaché des choses regardées. La vision était alors tactile, donc un enchevêtrement de fils issus des yeux pour capter comme les mains toucher les formes et le décor du monde. La vision était l’union de deux effluves celle émanant de l’objet regardé avec les rayons du regard. Leur fusion instantanée provoquait la stimulation du sens visuel.  
Julie  
 Julie tu retrouves tes esprits pour nous rejoindre, là où tu étais il y a peu personne ne pouvait t’accompagner. Tu es une magicienne des formes, subtilement détournées de l’ennui. Tu dis aussi que l’on peut reconnaître des dessins de l’ennui et qu’il n’est pas bon alors de les conserver. Tu peux alors reprendre un cahier ouvert et décocher un tracé au crayon. Tu sollicites aussitôt ton attention qui dans l’instant s’éloigne de nous. Tu es hirondelle ou plutôt aronde dans le souci du monde que tu bâtis  avec précision et volupté pour nous l’offrir, à notre regard et aux autres sens également si nous acceptons de les exciter. Alberti dans son traité sur la peinture pendant la Renaissance italienne soutenait que peindre c’est « saisir, à l’aide de l’art, toute la surface de l’onde ». Julie, tu reproduis dans tes dessins le geste de la fille du potier Butades de Scycione près de Corinthe. Emue, amoureuse, elle avait gravé sur la paroi du mur le contour de l’ombre de son amant qui partait au loin. Elle gardait alors pour elle le portrait de celui qui l’avait quittée. C’est le mythe d’origine de la peinture, mythe inventé par les Grecs pour résoudre les contradictions du réel. Le mythe de la peinture est ainsi la représentation d’un simple dessin. Les dessins au graphite ou au fer, à la mine ou au fil,  que tu réalises trouvent ainsi un lointain écho du désir amoureux de la fille de Butades dont le prénom n’a pas été retenu.   Julie, Julie, n’es tu pas amoureuse à ton tour ? Tu dessines, tu peins, tu représentes les mondes que tu découvres. Tu arrondis les fils, ton regard ricoche sur l’onde des choses pour offrir à nos sens une représentation voluptueuse de ce  que simultanément tes yeux ont touché et tes mains vu.  
De lumière.  
 Elle réalise enfin ses dessins en lumière parfois, en grand. Ses dessins ont alors la matérialité des photons, sans masse réelle. Elle produit des dessins de ses modèles nus dont le contour est cette fois en tube de verre que remplit et colore le néon, gaz rare pour exciter les sens. Ne ferme-t-elle pas ainsi la ronde en reprenant pour son œuvre la lumière qui était dans ses yeux ? Elle nous offre la clarté au monde à découvert. Dans la tension de l’œuvre, elle dévoile le parcours d’un regard qui est comme une caresse chaleureuse sur le dessin envolé, amoureux du modèle désormais disparu. En fermant les yeux, les dessins restent dans la mémoire comme une empreinte du souvenir du regard ancien dont ils trouvent la source disparue ou abandonnée. Julie est aussi amoureuse, amoureuse de l’art, des moyens, des matières qu’elle convoque pour saisir toute la surface des mondes. 

Michel Menu
Directeur du Centre de recherche des musées de France